Pourquoi je pars

Avant la publication des premiers récits de mes « aventures », je vous propose de patienter (et de me laisser me remettre du décalage horaire et de la CHALEUR : 31°C !) avec un article que j’ai commencé à écrire le 11 juin. Bon courage, bonne lecture, et à très vite 😉

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Dimanche 11 juin

Il est 20h, le week-end a été chaud à Paris et il y a des travaux tout autour de notre bel immeuble Haussmannien. La grande fenêtre de notre salon est barrée par des échafaudages depuis des semaines, et maintenant que les journées sont devenues plus longues, je les trouve étouffants et j’ai envie de lumière… Une jambe, puis l’autre, me voilà passée par-dessus la fenêtre, sur l’échafaudage. J’y installe une petite table de jardin, une chaise, et je décide de m’asseoir là quelques minutes.

 

C’est ici, ce soir, que je commence ce blog.

Dans une semaine, j’aurai terminé mon tout premier travail, duquel j’ai démissionné le jour de mes 25 ans. Cette démission, j’y pensais depuis longtemps, mais je n’arrivais pas à agir, concédant à « une bonne situation » et « une vie confortable ». Pourtant, plus j’attendais et plus ce besoin de quitter mon travail alimentait l’envie de partir vivre sur un autre continent.

Dans ce premier article, je souhaite vous expliquer les grandes raisons de mon départ.

Pourquoi je pars au Canada - Whereiscoralie

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Mes parents travaillent dur. Ce sont deux forces de la nature. Un homme et une femme qui se lèvent tôt chaque matin et se couchent tard chaque soir, menant leurs journées d’un rythme échevelé. Ils râlent beaucoup, surtout mon père, mais il n’empêche qu’ils sont passionnés par leur métier, ce travail de la terre qui leur prend tout leur temps et qui ne leur rend pas toujours bien. « Métier de con », dit mon père, au fil des saisons…

Quand j’étais plus jeune, mes parents ne nous ont jamais poussés, ni mon frère, ni moi, à reprendre l’exploitation. Au contraire, tout était possible pour nous, sauf de rester. Ils travaillaient pour que l’on puisse « faire tout ce que l’on voulait », et surtout, pour que l’on fasse de longues études. Les études, c’est important, « si on veut avoir un bon métier ».

J’enchaîne donc les étapes une à une, sans trébucher, brevet, bac, licence, master… le temps passe et les diplômes s’obtiennent. Mes parents sont fiers, toute la famille l’est. J’étais la première à avoir de beaux diplômes ! Et j’avais aussi trouvé du travail dès la sortie de l’école… le tour était joué, j’avais posé mon pion sur la case Arrivée, soulagement.

J’avais une vie confortable. Bien payée. Et pourtant… un an et huit mois plus tard, j’ai quitté mon travail et j’ai décidé de partir vivre au Canada.

Partir vivre au Canada était une décision que j’avais prise depuis longtemps. En fait, je l’ai su dès que je suis rentrée de six mois passés là-bas pour un stage. De retour en France, je savais indubitablement que j’allais y retourner.

Un soir d’octobre 2016, j’ai décidé de remplir mon dossier pour obtenir un permis de travail canadien. C’est un tirage au sort, les demandes sont nombreuses, mais je le sais au creux de moi, je vais être prise.

La prise de décision et la constitution du dossier, l’acte même de faire la demande, étaient des étapes faciles pour moi. L’étape que j’appréhendais un peu plus, c’était de le dire à ma mère. Evidemment, je savais qu’elle allait accepter ma décision, mais j’avais surtout besoin qu’elle le comprenne et me soutienne.

Je ne savais pas comment assumer mon choix devant mes parents, eux qui ont travaillé pendant 25 ans pour me garantir des études qui me permettraient de dégoter un travail assurant une sécurité financière. Comment faire comprendre à ma mère, qui m’a encouragée et accompagnée tout au long de ma scolarité dans le but que je réussisse, que je me retrouve aujourd’hui à exercer un métier qui ne me ressemble pas vraiment ? Comment pouvais-je dire à mes parents qui travaillent dehors par tous les temps alors que je suis assise dans ma chaise de bureau ergonomique, que je veux démissionner car je ne me sens pas très bien au travail ? Comment dire à mon père qu’être bien payé ne rend pas le travail plus facile ou plus supportable ? J’imaginais déjà leur conversation sur cette jeunesse fainéante et insatisfaite qui se plaint…

Et pourtant, malgré un bon salaire, un bel appartement à Paris, une vie sans privations, des journées 9/18, du temps, des week-ends, des vacances, et malgré toute la panoplie du parfait employé… j’avais bien des raisons de vouloir partir.

 

Le mal-être au travail

Ça a été un des principaux éléments déclencheurs. Ce n’était peut-être à l’origine qu’un simple concours de circonstances : ne pas être dans la bonne entreprise au bon moment, ne pas avoir trouvé le travail qui me correspond. Mais il n’empêche que le « mal-être » au travail a déclenché en moi le feu de partir.
Ce travail, on ne m’a pas forcée à le prendre. Je l’ai choisi, et à l’époque, j’étais même heureuse de le choisir. Mais, comme quand tout est nouveau, tout est beau. Les malfaçons, les incommodités, les désagréments et les désaccords… lorsqu’ils arrivent, s’ils arrivent, ils n’arrivent que plus tard. Malgré le manque d’expérience et donc de recul que l’on reproche trop souvent à quelqu’un de 25 ans, j’en avais assez vu pour finalement accepter que la situation ne me convienne pas. Pas tout, mais trop de choses, dans ce travail, étaient éloignées de moi.

Mes parents m’ont transmis de belles valeurs. Celles du respect, du mérite, de la tolérance.

Pendant un an et huit mois, quotidiennement, j’ai pu voir ce que le travail faisait de pire sur l’homme, ce que l’homme faisait de pire au travail : manipulation, mensonge, cupidité, tromperie, acharnement psychologique, dépendance. La liste peut vous paraitre longue, mais ce sont véritablement les six principaux maux qui m’ont blasée de ma vie de collaboratrice, de mon rôle de « ressource ».
J’avais la sensation de passer mes journées à devoir me battre pour m’affirmer, pour me légitimer, et pour rester droite dans mes bottes. J’étais incapable de dire si les personnes autour de moi étaient dignes de confiance ou bien bluffaient. J’avais la conviction que personne ne disait vraiment ce qu’il pensait, que chaque déclaration était une manipulation bien placée dans le but d’obtenir quelque chose en conséquence ou en retour. Et le pire, j’avais l’impression d’en être complice…

Dit comme ça, on dirait que j’ai vu la guerre. Je suis pleinement consciente qu’en comparaison à d’autres personnes, d’autres vies, d’autres situations dans d’autres pays, ma petite histoire de fille malheureuse au travail n’est qu’une particule sous un tas de misère. Mais, loin de moi l’idée de comparer le mal-être au travail à des situations sordides se déroulant partout autour du globe, je ne pense pas me tromper en affirmant que c’est un des plus grands malaises de la société française.

Attention, le tableau n’était pas non plus tout noir. Cette expérience m’a permis de mieux me découvrir professionnellement mais aussi personnellement. J’ai rencontré des gens intéressants, j’ai passé d’excellents moments et me suis nouée d’amitié avec certains d’entre eux. Je retiens surtout tout particulièrement un événement qui s’est produit le jour de mon départ, et qui m’a prouvé qu’il pouvait naître entre collègues une relation touchante d’entraide et de solidarité naturelle, simple et sans attente. Et bien sûr, j’y ai rencontré l’amoureux qui a bien voulu me suivre dans cette escapade !

Au final, j’ai décidé d’accepter que ce travail était trop éloigné de ce que j’avais retenu de l’enseignement de mes parents et d’agir pour me rapprocher de ce à quoi j’aspirais réellement.

 

La quête de sens

Je crois me souvenir de comment elle s’est déclenchée. De retour de vacances, je m’étais pris un sacré savon par ma boss car je n’avais pas réservé assez de chambres d’hôtel et que quelqu’un allait devoir partager la sienne – disposant de lits jumeaux – avec un collègue. Ce jour-là, je me suis vraiment pris une rafale. C’était donc ça, ma contribution ?

Je revenais du Vietnam, et je pense que j’ai tout simplement été choquée que ce problème de partage de chambre d’hôtel ait été traité avec autant de sérieux et de gravité. Par réflexe, j’ai demandé « Est-ce que c’est grave ? » – et mon m’a répondu que oui. J’ai beau retourner le problème dans tous les sens encore aujourd’hui, sur mon échelle personnelle de la « gravité », ça ne valait rien. Sur l’échelle de ce qui pouvait être grave pour quelqu’un, ça ne valait rien non plus. C’est à ce moment-là que j’ai réalisé que si je continuais sur ce chemin, j’allais finir par être complètement déconnectée de ce qui est vraiment grave et qui mérite d’être traité avec sérieux.

C’est aussi ce jour-là que je me suis dit que tout ce que je faisais manquait de raison et d’intention. Moins que le métier en lui-même, c’était le domaine d’exercice qui ne me convenait pas. J’étais perdue dans le milieu de la finance, et bien que le rôle de cette société fût pourtant de faciliter la vie des professionnels de ce milieu, moi, je ne partageais pas l’envie de vouloir les aider. Pourquoi ? Car ce que je ressentais, c’était qu’« il y avait plus grave » et « plus urgent » que d’aider des grands groupes à consolider leurs comptes.

Aujourd’hui, j’ai envie de me rapprocher de ce qui m’intéresse et de ce qui compte vraiment pour moi : le terroir, le bien-manger, la consommation locale et responsable, l’agriculture. Mon statut de fille d’agriculteurs, que j’ai souvent caché dans le passé, pensant que ça pouvait être une faiblesse d’être issue d’un milieu peu aisé (soyons honnêtes, on connait les préjugés des métiers manuels et des métiers de la terre…), aujourd’hui je le revendique fièrement. Etre fille d’agriculteurs me permet d’être très bien informée de leur quotidien et de leurs problèmes. Des problèmes qui sont, selon mon ressenti personnel, plus importants et plus urgents. Je ne veux surtout pas dire que les agriculteurs méritent d’être plus aidés que les responsables financiers, mais plutôt que chacun doit trouver ce(ux) qu’il veut défendre ; chacun doit pouvoir donner du sens à ce qu’il fait, quel que soit son domaine de prédilection, et le faire avec passion.

Pour ma part, j’ai décidé de ne plus me laisser porter par ce que l’on voulait de moi, ni par ce que l’on attendait de moi, ou par ce qui « faisait bien » (« avoir de beaux diplômes », « être Cadre à Paris »…) ; je ne veux plus me contenter des 5 semaines de vacances par an pour faire ce qui me plait : j’ai envie que ça me plaise chaque jour ; je n’ai plus envie de me plaindre ou de râler au sujet du travail : j’ai envie qu’il me galvanise ; je n’ai plus envie de me laisser de côté : j’ai envie de m’écouter, de donner de l’importance à mes avis, mes ressentis, ma personne ; je n’ai plus envie d’avancer sans but : j’ai envie de me réaliser ; je n’ai plus envie de me cacher : j’ai envie d’être heureuse et fière ; j’ai envie de poursuivre ce qui fait sens, pour moi.

 

Quitter la France

Je le concède, je pourrai tout à fait partir à la poursuite de ce qui fait sens pour moi en France. Et pourtant, j’ai envie de repartir à l’étranger et plus particulièrement au Canada. Comme je le disais, le Canada, j’ai envie d’y retourner depuis que j’en suis partie. J’y ai découvert une liberté de vivre douce et fascinante, bien différente de l’ambiance morose de France. J’aime mon Quercy natal, tout comme j’aime aussi vivre à Paris ; mais il plane dans mon pays quelque chose de négatif, de lourd, que j’ai envie d’oublier pour le moment, le temps d’un voyage.

Le Canada, et l’Amérique du Nord en général, font rêver les gens. Depuis toujours, ce continent détient la réputation de la destination où tout est possible et réalisable. J’en ai d’ailleurs eu une belle démonstration alors que j’étais encore en France : j’ai trouvé du travail à Toronto sans même en chercher. Non seulement, on s’est intéressé à moi et à toutes mes expériences, aussi variées qu’elles soient, mais on les a aussi considérées comme des atouts. En entretien, on me disait « C’est génial Coralie, comment es-tu passée de ton envie d’être traductrice, au tourisme, puis au marketing, et enfin au graphisme ? » – alors qu’en France, j’avais l’impression qu’on n’allait pas m’attribuer de reconnaissance si je ne justifiais pas d’un parcours régulier dans le même domaine, et je sentais que ma fiabilité et mon expérimentation étaient remises en cause. Je me revois même préparer mes entretiens à Paris en cherchant un lien cohérent entre les postes que j’ai occupés… et j’avais du mal à justifier mon zigzag. La vérité, c’est que mes expériences ne sont pas cohérentes : j’ai aimé me laisser porter par le vent, chaque situation me conduisant à une autre. J’ai plusieurs passions, dans des domaines différents, et j’ai tenté d’exploiter chacune d’elle au hasard en essayant de voir ou cela me pouvait me mener.

Alors justement, quitter la France, m’autoriser quelques mois sur le continent des rêves, c’est le meilleur moyen de me laisser complètement aller à ce qui me plait sans devoir penser à « rester cohérente » pour au contraire me laisser être moi et être valorisée de cette façon.

Partir de France c’était également un moyen de sortir de ma zone de confort. Changer ma routine, parler anglais, me faire de nouveaux amis… créer une autre vie (ou plutôt une parenthèse) quelque part, c’est un challenge ! Le dépaysement me permet de mieux me connaître. Quand je suis loin des miens et de mes habitudes, je distingue plus facilement ce qui me plait vraiment, ce que j’aime ou n’aime pas, sans me soucier des avis et de l’influence de mon entourage : je décide pour moi.

Ce que je recherche au fond, c’est mieux me comprendre : « Coralie, qui es-tu ? Que veux-tu ? Et où vas-tu ? »

Le meilleur moyen que j’ai trouvé pour m’aider à y répondre, c’est de partir !

*

Bon, il est temps que je rende le micro. Cet article était si long, j’espère que certains d’entre vous n’ont pas été trop découragés ! (Je ne vais pas vous juger, j’admets que moi-même je l’ai été : j’ai terminé cet article à l’aéroport… très loin du 11 juin, date à laquelle j’avais commencé à l’écrire !)

A très vite

Publié par

Salut, moi c'est Coralie ! Sudiste locavore, bricoleuse vadrouilleuse, je suis en ce moment en PVT au Canada et je vous raconte mes aventures (et je râle un peu parfois) :)

8 commentaires sur « Pourquoi je pars »

  1. Tes études littéraires ont été efficaces ! On sent beaucoup de philosophie et de spycho dans cet article mais tu sais que nous serons toujours là pour toi; on ne veut que le MEILLEUR .
    On attend tes aventures avec grand bonheur et …. arrête le fromage 🙂

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  2. C’est géniale et j’admire beaucoup ! Tu as toujours été une fille originale, je l’avais senti lors de notre première rencontre. Je te souhaite de réussir et de trouver la coralie 😉. Et félicitation pour ton courage ! 👏🏼

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